samedi 20 janvier 2018

Plic ploc















Cher Météorâleur occidental,



Si  tu savais comme j'aime la pluie, à partir de dorénavant, et jusqu'à désormais ! Je l'aime de plus en plus. Ce n'est pas pour te contrarier, ne crois pas cela, mais chaque goutte que boit ma peau est une promesse de ruisseau, un jet de fontaine. Un verre pour la soif. Une rivière qui emplit son lit pour gorger les blés et les prairies. C'est si important la pluie. C'est si primordial, l'eau. Chaque nuage, chaque merveilleux nuage qui crève son encre grise sur nos têtes, c'est un peu d'herbe en plus au printemps.
- Toi, Célestine, la fille du soleil, tu aimes la pluie ?
- Mais bien sûr ! N'as-tu pas compris mon bonheur de voir tomber l'eau de là-haut ? 
C'est qu'il n'est vraiment plus temps de se lamenter. Notre siècle connaîtra sans doute la guerre de l'eau et ça ne te fait rien ?  Ne vois-tu pas, sur la grande carte de notre si petit monde fragile, cette immense tache d'or qui couronne l'Afrique comme un béret : c'est le Désert. Et vu d'en haut, le Désert avance comme un lion implacable. Moins il y pleut, moins il y pleut. C'est d'une logique effrayante.  Sous cette gangrène de terre craquelée et de sable rouge, des terres sont mortes à jamais, de Dakar jusqu'au Sahel où les hommes ne vivent plus que du lait et du sang de leurs maigres troupeaux. Plus un pré vert, plus un lac. Pas même un ru. L'Espagne jaunit, vu du ciel. L'Italie aussi.  
Et toi, tu râles parce qu'il pleut. Ne dis pas le contraire, je t'ai entendu dans l'étrange lucarne. Tu en avais « marre, marre, marre ! ». Tu l'as dit dit trois fois, mais je ne suis pas sourde, j'ai entendu.
Là-bas, encore plus loin, des hommes s'ornent de leurs plus beaux atours et dansent pour obtenir les faveurs du ciel. Le puits de leur village est à sec, et ils n'ont plus que cette danse un peu ridicule pour émouvoir les dieux de leur maigre espoir.
Les glaciers, eux, fondent et reculent à la même vitesse. L'eau va devenir plus chère que le diamant, (en vérité) je te le dis.
Et toi, tu râles. Tu exiges le soleil avec la morgue d'un consommateur, montre en main. 
« Dites-donc, ça fait huit jours qu'il grisouille, qu'il pleunouille, qu'il crachouille, mais que fait la police ? J'ai payé ma redevance, môssieu, j'ai droit à de bonnes nouvelles au bulletin, non ? »

Moi, en ce moment, vois-tu, je suis tellement heureuse de voir tant de neige en montagne, ces gros paquets de neige qui feront des torrents qui viendront grossir l'Ardèche, la Drôme et la Durance, et de voir aussi tant de pluie un peu partout en plaine, que j'ai envie de faire mon Gene Kelly tout le temps, et flic floc dans les flaques, et paf le chien, et zip le pingouin. 
Parce qu'au mois d'août, chez moi, il faut te dire que ça commence à ressembler de plus en plus à l'Ethiopie. Aux Afars et Issas. A la Somalie. Plus une goutte d'eau dans les rivières, des champs réduits en poussière, presque pas d'olives ni de châtaignes cette année, très peu de miel. L'ombre du Papet et d'Ugolin planent sur les sources taries. Ça ne « giscle » plus. La Provence que tu aimes devient un vieux gâteau tout desséché sous un soleil au dard de chalumeau. Les châteaux pleurent leurs pierres. Manquent plus que des chameaux...
Et cerise sur le plateau, les feux de broussailles, s'enflammant comme de l'étoupe. Et déciment les forêts, ces fabriques à nuages si précieuses.

Allez, viens faire un tour sous la pluie...Et arrête un peu de grogner, tu es riche de ça, et ça ne s'achète pas. Enfin, pas encore.




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Stacey Kent. La saisons des pluies.

lundi 15 janvier 2018

Crème d'empathe





« Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre. »
Baruch Spinoza











Dans une classe de cours élémentaire, sur la une, ce soir, de charmantes petites têtes blondes (douce litote victorhugoesque ) apprenaient avec de grands yeux émerveillés ce très beau et très mystérieux concept qu'est l'Empathie. Il faut dire que dans toutes les cours de récréation de France et de Navarre, le mot est encore peu usité, voire inconnu et manque sérieusement d'applications pratiques. 
Ils essayaient donc, sous la tendre férule de leur institutrice et le regard attentif d'une demi douzaine d'adultes très sérieux,  à grand renfort de matériel didactique fort bien adapté, c'est à dire de jolies étiquettes multicolores collées dans des tableaux, d'identifier l'émotion qu'ils étaient en train d'éprouver. Ils tentaient de se comprendre sans se juger. Vaste programme.
Ce reportage mettait en relief une expérience formidable qui, aux dires des acteurs en présence, professeurs éminents et journalistes émérites, était novatrice.
Je me suis dit, dans ma Ford intérieure : « Novatrice ? mon cul ! ». (Je ne manque jamais de rendre un hommage discret et néanmoins appuyé à l'idole littéraire de ma jeunesse qui enjoliva mes mercredis de sa gouaille goguenarde,  à égalité avec Fantômette et Fifi Brindacier.)
Je me suis dit que je ne les avais pas attendus pour pratiquer l'empathie avec mes élèves. Peut-être parce que je suis moi-même relativement douée d'empathie, il me faut bien le reconnaître, bien que cela heurte ma modestie naturelle.
Mais surtout parce que j'ai la certitude affermie chaque jour davantage que c'est la seule façon de faire évoluer quelque société humaine que ce soit. Si tant est que ce soit encore possible, rajouterai-je dans mes moments de cafard sidéral et de profond désespoir quant à l'avenir de notre engeance...Ces jours de blues fourchu où je me dis que de rêver à un mieux, c'est définitivement aussi mort que de ravoir à la machine une tache de sauce tomate de la marque Barilla sur un pull en mohair blanc. (Ne cherchez pas, j'ai essayé, c'est mort...)
« Apprendre dès l'enfance l'acceptation et la gestion de ses propres émotions et ressentis. 
 Dans le but de développer l'entraide, la solidarité, la compréhension de l'autre, la complémentarité plutôt que la compétition... » Ça fait rêver, c'est utopique, et pourtant qu'est-ce qu'on risquerait à essayer ?
Que le monde aille un tout petit peu moins mal ? 
Bon, enfin, le moins que l'on puisse dire avant de clore cette chronique à la crème d'empathe, c'est que ce n'est pas gagné, tout ça...
L'autre jour, je vous le donne en mille, Emile, devant le portail de l'école, j'entendis à mon corps défendant, un père aimant et plein de cette bonhomie pataude et paternelle qui tirent des larmes à la ménagère de moins de cinquante ans, quand son mari revient des courses en disant, j'ai emmené Lulu au PMU, et j'ai oublié les couches. J'entendis ce père donc, susurrer ce sage conseil à son rejeton engoncé dans son anorak Napapijri en solde : 
« Bon, et si y'en a un qui t'emmerde, tu le défonces, t'as compris ? »
Je me suis dit : « Lui, ce serait plutôt un empathe à tartes... » 






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mercredi 10 janvier 2018

Colombine








En réécoutant le récit des amours tumultueuses de Michel Berger et de Véronique Sanson, je n'ai pu m'empêcher de tisser un parallèle audacieux avec le triangle amoureux de la Commedia dell' Arte. 
Michel, Pierrot rêveur au visage lunaire, poète sombre et doux, blessé par les ombres de son passé. Pour le comprendre, il faudrait savoir qui il est...
Pierrot abandonné par une Colombine-Véronique, courant se jeter dans les bras d'un Stephen Still rutilant,  magnétique dans son apparence d'Arlequin moderne...

Arlequin ou Pierrot ? 
Colombine hésite, assise sur un caillou entre deux routes poudrées de doutes. Il n'y a qu'elle pour savoir que c'est un déchirement, un choix cornélien. Enfin, elle, et toutes les Colombine du monde qui se sont trouvées un jour dans cette situation...
Elle sent cette force l'attirer irrésistiblement vers le soleil de l'Ailleurs, et elle sent une autre force qui la retient ici, peut-être un peu moins impérieuse...
Mais ils croient quoi, tous ? Ceux qui jugent,  ceux qui critiquent,  que c'est facile ? Elle n'a pas beaucoup de temps pour se décider. Elle sait qu'elle va faire du mal en partant comme en restant. N'en déplaise à Verlaine, elle n'est pas cette « frêle enfant méchante aux yeux pervers qui conduit un troupeau de dupes, la rose au chapeau ». Elle n'est qu'une femme écartelée par ses sentiments, prise dans le « fatidique cours des astres ». Sa vie est devant elle, mystérieuse et insolente comme l'aventure. Ou douce et plane comme un jardin.
Alors elle choisit l'aventure. 
Elle écoute son coeur. Ou son corps, en l'occurrence. La sulfureuse attirance d'une vie qu'elle pressent ample et vertigineuse. Elle préfère les remords aux regrets. Elle se lance.

Des regrets, elle en aura, bien sûr. Et très tôt après le feu de paille. La passion l'a dévastée. A tout brûlé sur son passage.
Et elle chante dans le port de Vancouver, sur des souvenirs amers...
Qu'y a-t-il sous les masques, lorsqu'ils tombent ? 
Et quel jeu vaut une chandelle morte, quand on y réfléchit ? Le costume clinquant d'Arlequin cachait les fêlures d'un rocker violent et veule, alors que Pierrot dissimulait sans doute le soleil sous son masque de lune pâle.  
Mais la vie, au clair de la terre, ne nous dit jamais rien à l'avance.





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Verlaine: Colombine
 « Fêtes Galantes »
chantée par Georges Brassens
Michel Berger : Pour me comprendre
Veronique Sanson : Vancouver
Musique: Tout feu tout flamme, instrumental générique